Cela ne relève peut-être pas de la coïncidence: lundi, c’était jour d’imperméabilisation des canapés sur la terrasse du pub des Vernets. Le cuir est robuste, luisant, plus rien ne doit filtrer. Juste à côté, à la patinoire, Ge/Servette aiguise ses lames dans un huis clos de circonstance. Ce mardi soir, c’est le début des play-off contre Lugano. Le moment de lâcher les fauves, de lancer la conquête ultime. Le moment, aussi, où une équipe de hockey se cloître dans une drôle de bulle. Hors du monde à force de vivre dans le sien. Une bulle que les Aigles doivent, si possible, rendre indestructible.
Pour commencer, elle se veut imperméable. Pendant les play-off, des portes se ferment. Contrairement aux us de la saison régulière, plus possible d’assister aux entraînements. C’est la période des petits mystères et de la grande intox, avec l’obsession permanente de ne pas montrer son jeu à l’adversaire - voire de l’embrouiller en le mettant sur de fausses pistes.
Avec ou sans Rod?
Noah Rod, dont le retour de blessure ne s’était pas avéré concluant le 4 mars devant Ajoie, sera-t-il sur la glace? À la question, si centrale pour qui connaît son importance en termes d’esprit et d’engagement, le capitaine répond par un sourire énigmatique. Les consignes sont claires, incompressibles, car la bulle est carrée: le club ne communiquera plus concernant l’état de santé de ses joueurs.
C’est sur la glace qu’il faut parler; et en général, le ton monte vite. «Le mode play-off, ça change tout. Il y a plus d’intensité, d’agressivité, donc de bobos aussi, reprend Noah Rod. Tout, le moindre regard, peut jouer un rôle. Ça commence ici dans les couloirs et ça se finit sur la glace. Tous les moyens sont bons pour montrer qu’on est tous des machines et que, soir après soir, on va arriver comme des trains. Il y a plus de coups, plus d’insultes, ça fait partie du jeu.»
Pour contrer celui de Ge/Servette, fait de vitesse et de technicité, de génie parfois, les Tessinois pourraient être tentés d’employer la manière forte. «Oui, peut-être, mais je pense qu’on est prêts, rétorque Rod avec l’œil de celui qui sera sur la glace - ou pas. Notre équipe a beaucoup de talent, mais elle peut aussi jouer très physique - il n’y a pas que des petits gabarits. Les gars sont prêts à tout pour gagner, donc peu importe ce qu’il faudra faire. Le but, c’est vraiment de détruire mentalement l’équipe adverse. Et on sait qu’on a aussi nos atouts pour faire ça.»
Cadieux reste le même
Si les Grenat y parviennent par le jeu et sans artifice, ce sera encore mieux. A priori, c’est le plan A. «Ces jeux d’intox, ces petites guerres mentales, je sais que certains entraîneurs aiment les pratiquer, dit Jan Cadieux, qui s’apprête à vivre sa première série de play-off comme coach principal. Moi, ce n’est pas trop mon genre de trucs. Je ne vais pas changer qui je suis ou ma façon de faire les choses sous prétexte que les play-off commencent. Je reste concentré sur mon équipe et ce que je peux lui apporter.»
Infirmerie Plus aucun bruit ne doit fuiter. Les deux principaux points d’interrogation concernent le capitaine Noah Rod et le gardien No 1bis Robert Mayer. «Il est dans une forme excellente», dit Sébastien Beaulieu, entraîneur des portiers, à propos du second.
Mercenaires Si la légion au complet se trouve en bonne santé, Yohann Auvitu devrait être invité à suivre le match depuis les tribunes. Henrik Tömmernes, Sami Vatanen, Linus Omark, Valtteri Filppula, Teemu Hartikainen et Daniel Winnik forment un sextet a priori incontournable.
Parce qu’une bulle, ça se soigne, ça se nourrit. Ça se chauffe, aussi, par tous les moyens de combustion imaginables. Le sentiment de revanche, en lien avec l’élimination subie face au même Lugano en mars passé en préplay-off? Jan Cadieux dit ne pas miser là-dessus: «Le passé appartient au passé, il faut vivre le présent, explique celui qui avait fêté le titre de champion de Suisse avec les Bianconeri en 2003. Ce qui est arrivé nous a aidés à réaliser cette bonne saison, à nous remettre en question. Ce dont je me souviens, c’est ça. Le reste, c’est du passé.»
L’heure de la vengeance
Noah Rod se montre plus enclin à mordre dans l’os de la vengeance. «Je pense que les gars vont s’en servir et moi, en tout cas, je vais le faire, assure-t-il. Ce n’est pas de leur faute, si on n’a pas fait les play-off l’an passé - c’était à cause de notre début de saison catastrophique. Mais ce sont eux qui nous avaient porté le coup final et voilà: ça reste dans nos têtes.»
Des têtes rivées vers l’objectif, imperméables à la pression. Dans leur monde. «Oui, c’est un peu ça, convient Noah Rod. Depuis ce soir (ndlr: lundi) jusqu’à dimanche, je ne verrai presque pas ma femme, ni ma fille. Je serai tout le temps avec l’équipe, avec les voyages à Lugano, et tout. C’est vraiment une bulle qui se crée. Ce sont deux mois compliqués d’un point de vue familial, mais c’est là qu’il faut donner le maximum pour gagner.» On notera que le monsieur a dit deux mois; pas deux semaines.